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Classe 12

Isotopes et désintégrations nucléaires : alpha, bêta et gamma

Notation isotopique, modes de désintégration alpha, bêta et gamma, équilibrage des réactions nucléaires et chaîne en 14 étapes de l’uranium 238.

IntuitionIntuition : des noyaux instables en quête d’une configuration plus légère

Alors que les réactions chimiques ordinaires ne font que réarranger les électrons périphériques sans modifier le noyau, la radioactivité transforme la nature même de l’élément. Au sein du noyau, les protons sont confinés à l’échelle du femtomètre, liés par l’interaction forte mais soumis à une vive répulsion coulombienne entre charges positives. Lorsque l’équilibre entre force nucléaire attractive et répulsion électrostatique vacille, le noyau évacue son excès de masse ou d’énergie sous forme de particules rapides ou de photons énergétiques.

Toute désintégration nucléaire spontanée obéit à de strictes lois de conservation : le nombre total de nucléons et la charge électrique totale sont conservés lors de chaque événement. La désintégration alpha expulse un agrégat très lié de deux protons et deux neutrons ; la désintégration bêta transmue un nucléon en émettant une particule bêta et un neutrino ; et l’émission gamma dissipe l’énergie d’excitation sans modifier le nombre de protons ni de neutrons.

Schéma interactif des désintégrations. Explorez la désintégration alpha de ²³⁸U, la désintégration bêta moins de ¹⁴C, la transition isomérique gamma de ⁹⁹ᵐTc et la chaîne complète en 14 étapes menant au ²⁰⁶Pb stable.

ScolaireNotions fondamentales : notation des nucléides et modes de désintégration

Définition: Notation des nucléides et désintégration radioactive

Un nucléide est noté XZAX2Z2AX\ce{^A_Z X}, où ZZ est le numéro atomique (nombre de protons), AA le nombre de masse (nucléons totaux) et N=A−ZN = A - Z le nombre de neutrons. La désintégration radioactive est la transition spontanée d’un noyau instable vers un noyau fils avec émission de rayonnements ionisants. Les noyaux stables légers vérifient N/Z≈1N/Z \approx 1, tandis que les noyaux lourds stables requièrent N/Z≈1,5N/Z \approx 1{,}5 pour compenser la répulsion coulombienne le long de la vallée de stabilité.

Comparaison des rayonnements alpha, bêta et gamma
Type de rayonnementNatureCharge (e)Masse au repos (u)Pouvoir ionisantBlindage typique
Alpha (α)Noyau d’hélium 4+24.0015Très élevéFeuille de papier, peau
Bêta moins (β⁻)Électron rapide-10.00055ModéréQuelques mm d’aluminium
Bêta plus (β⁺)Positon (antiélectron)+10.00055ModéréBlindage après annihilation
Gamma (γ)Photon très énergétique00FaiblePlomb épais, béton lourd
XZAX2Z2AX→XZ−2A−4X2Z−22A−4Y+X24X2224He(α),XZAX2Z2AX→XZ+1AX2Z+12AY+X−10X2−120e+νˉXe(β−),XZAX2Z2AXX∗→XZAX2Z2AX+γ(γ)\ce{^A_Z X -> ^{A-4}_{Z-2} Y + ^4_2He} \quad (\alpha), \qquad \ce{^A_Z X -> ^A_{Z+1} Y + ^0_{-1}e + \bar{\nu}_e} \quad (\beta^-), \qquad \ce{^{A}_Z X^* -> ^A_Z X + \gamma} \quad (\gamma)

L’équilibrage des équations nucléaires repose sur deux principes universels de conservation : la somme des nombres de masse AA de part et d’autre doit être égale (∑Areˊactifs=∑Aproduits\sum A_{\text{réactifs}} = \sum A_{\text{produits}}), et la somme des charges ZZ doit s’équilibrer (∑Zreˊactifs=∑Zproduits\sum Z_{\text{réactifs}} = \sum Z_{\text{produits}}). Dans la chaîne naturelle de l’uranium 238, X92238X2922238U\ce{^{238}_{92}U} subit 8 désintégrations alpha et 6 désintégrations bêta moins pour atteindre le plomb stable X82206X2822206Pb\ce{^{206}_{82}Pb}. On vérifie aisément : ΔA=8×(−4)+6×(0)=−32\Delta A = 8 \times (-4) + 6 \times (0) = -32, soit 238−32=206238 - 32 = 206 ; et ΔZ=8×(−2)+6×(+1)=−10\Delta Z = 8 \times (-2) + 6 \times (+1) = -10, soit 92−10=8292 - 10 = 82, ce qui caractérise exactement le plomb.

Exemple: Équilibrage de désintégrations bêta successives dans la série du thorium

Dans la famille du thorium, le radium 228 (X88228X2882228Ra\ce{^{228}_{88}Ra}) subit une désintégration bêta moins vers un isotope d’actinium, qui subit à son tour une désintégration bêta moins vers un isotope de thorium. Écrire les deux équations nucléaires équilibrées en incluant l’antineutrino et identifier le nucléide final de thorium.

Solution

Étape 1 : X88228X2882228Ra→X89228X2892228Ac+X−10X2−120e+νˉXe\ce{^{228}_{88}Ra -> ^{228}_{89}Ac + ^0_{-1}e + \bar{\nu}_e}. Vérification : A=228=228+0A = 228 = 228 + 0, Z=88=89+(−1)Z = 88 = 89 + (-1). Étape 2 : X89228X2892228Ac→X90228X2902228Th+X−10X2−120e+νˉXe\ce{^{228}_{89}Ac -> ^{228}_{90}Th + ^0_{-1}e + \bar{\nu}_e}. Vérification : A=228=228+0A = 228 = 228 + 0, Z=89=90+(−1)Z = 89 = 90 + (-1). Le nucléide final est le thorium 228 (X90228X2902228Th\ce{^{228}_{90}Th}), qui conserve le nombre de masse 228 du radium 228 initial mais possède deux protons de plus.

UniversitaireNiveau universitaire : valeur Q et cinématique de désintégration

Q=[m(XZAX2Z2AX)−m(XZ−2A−4X2Z−22A−4Y)−m(X24X2224He)]c2,Tα≈Q⋅A−4AQ = \left[ m(\ce{^A_Z X}) - m(\ce{^{A-4}_{Z-2} Y}) - m(\ce{^4_2He}) \right] c^2, \qquad T_\alpha \approx Q \cdot \frac{A - 4}{A}

Une désintégration nucléaire n’est spontanée que si sa valeur QQ est strictement positive (Q>0Q > 0), signifiant que la masse au repos du père excède la somme des masses au repos des produits. Dans une désintégration alpha à deux corps à partir d’un noyau au repos, la conservation de la quantité de mouvement (pα=pYp_\alpha = p_Y) dicte le partage de l’énergie cinétique. Comme la particule alpha est bien plus légère que le noyau de recul (mα≪mYm_\alpha \ll m_Y), elle emporte l’immense majorité de l’énergie : Tα=QmYmY+mα≈QA−4AT_\alpha = Q \frac{m_Y}{m_Y + m_\alpha} \approx Q \frac{A - 4}{A}, tandis que le noyau fils ne recule qu’avec TY≈Q4AT_Y \approx Q \frac{4}{A}.

Exemple: Calcul de la valeur Q et de l’énergie cinétique alpha pour l’uranium 238

Les masses atomiques de X92238X2922238U\ce{^{238}_{92}U}, X90234X2902234Th\ce{^{234}_{90}Th} et d’une particule alpha (X24X2224He\ce{^4_2He}) sont respectivement de 238,050788 u238{,}050788\text{ u}, 234,043601 u234{,}043601\text{ u} et 4,002603 u4{,}002603\text{ u}. En prenant 1 u=931,494 MeV1\text{ u} = 931{,}494\text{ MeV}, calculer l’énergie totale de désintégration QQ et estimer l’énergie cinétique TαT_\alpha emportée par la particule alpha.

Solution

Défaut de masse : Δm=238,050788−(234,043601+4,002603)=0,004584 u\Delta m = 238{,}050788 - (234{,}043601 + 4{,}002603) = 0{,}004584\text{ u}. Énergie de désintégration : Q=0,004584×931,494≈4,270 MeVQ = 0{,}004584 \times 931{,}494 \approx 4{,}270\text{ MeV}. Énergie cinétique alpha : Tα≈4,270×234238≈4,20 MeVT_\alpha \approx 4{,}270 \times \frac{234}{238} \approx 4{,}20\text{ MeV}. Le noyau fils de thorium conserve environ 0,07 MeV0{,}07\text{ MeV} sous forme d’énergie cinétique de recul.

AvancéPhysique avancée : spectres, règles de sélection et conversion interne

Alors que les transitions alpha et gamma engendrent des raies spectrales discrètes monoénergétiques reflétant les niveaux nucléaires quantifiés, la désintégration bêta moins présente un spectre continu d’énergie s’étendant jusqu’à une limite maximale Emax⁡≈QE_{\max} \approx Q. Cette continuité conduisit Wolfgang Pauli en 1930 à postuler l’existence du neutrino : la cinématique à trois corps de XZAX2Z2AX→XZ+1AX2Z+12AY+eX−+νˉXe\ce{^A_Z X -> ^A_{Z+1} Y + e- + \bar{\nu}_e} partage continûment l’énergie et le moment cinétique entre l’électron et l’antineutrino. De surcroît, la désexcitation nucléaire n’emprunte pas uniquement l’émission de photons gamma réels ; lors d’une conversion interne (CI), le couplage multipolaire électromagnétique transfère directement l’énergie à un électron de cœur, l’éjectant sous forme d’électron de conversion monoénergétique suivi d’émissions X caractéristiques ou Auger. Ces transitions obéissent à de strictes règles de sélection sur le spin ΔI\Delta I et la parité Δπ\Delta \pi.

Références

  • Introductory Nuclear Physics · K. S. Krane, 1987
  • Radiochemistry and Nuclear Chemistry, 4th Edition · G. Choppin, J.-O. Liljenzin, J. Rydberg, C. Ekberg, 2013