La cinétique nucléaire : décroissance exponentielle, activité en becquerels, équations de filiation de Bateman et équilibre transitoire des générateurs de technétium.
IntuitionIntuition : une horloge façonnée par le pur hasard
Imaginez que l’on lance dix mille pièces de monnaie chaque minute, en retirant toutes celles qui tombent sur pile. En une minute, la moitié disparaît pour n’en laisser que cinq mille. À la minute suivante, la moitié restante s’évanouit, ne laissant que deux mille cinq cents pièces. Aucune pièce ne peut prédire l’instant où elle fera pile, et une pièce ayant survécu dix minutes n’a pas plus de chances de faire pile qu’une pièce neuve. Les noyaux radioactifs obéissent exactement à ce processus sans mémoire : chaque noyau instable possède une probabilité de désintégration par seconde invariable, indépendamment de son passé.
Comme la matière macroscopique renferme un nombre astronomique de noyaux—un seul microgramme d’isotope contient des milliers de milliards d’atomes—cet aléa microscopique se moyenne en une loi exponentielle remarquablement lisse et prévisible. Le nombre de noyaux survivants est divisé par deux à chaque intervalle fixe appelé demi-vie. Qu’il s’agisse d’un traceur médical décroissant en quelques heures ou de l’uranium mesurant l’âge géologique sur des milliards d’années, la décroissance exponentielle offre à la science un chronomètre atomique absolu.
Spectre interactif de décroissance. Observez la division par deux exponentielle générique (jeu 0), la cinétique père–fils du générateur médical ⁹⁹Mo/⁹⁹ᵐTc culminant vers 23 heures (jeu 1) et les repères millénaires de décroissance du carbone 14 (jeu 2).
ScolaireNotions fondamentales : demi-vie, constante de désintégration et activité
Définition: Loi de décroissance radioactive et activité
La vitesse de désintégration −dtdN d’un radionucléide est proportionnelle au nombre de noyaux radioactifs N(t) présents : −dtdN=λN, où λ est la constante radioactive (s−1). L’intégration donne N(t)=N0e−λt=N02−t/t1/2. La demi-vie t1/2=λln2≈λ0,69315 est la durée nécessaire pour que la moitié des noyaux initiaux se désintègre. L’activité A(t)=λN(t)=A0e−λt quantifie le nombre de désintégrations par seconde, exprimée en becquerels (1 Bq=1 deˊsinteˊgration/s) ou en curies (1 Ci=3,7×1010 Bq).
Radiothérapie ciblée et imagerie de la glande thyroïde
X4399mX243299mTc
6,01 heures
Transition isomérique (γ,140,5 keV)
Imagerie médicale diagnostique TEMP (SPECT)
X2760X227260Co
5,27 ans
β−,γ
Stérilisation industrielle et radiothérapie externe
X55137X2552137Cs
30,1 ans
β−,γ
Traçage environnemental et étalonnage en laboratoire
X88226X2882226Ra
environ 1600 ans
α,γ
Étalon historique du curie et curiethérapie précoce
X92238X2922238U
4,47 milliards d’années
α
Géochronologie planétaire et combustible des réacteurs
Exemple: Datation au carbone 14 et calcul de fraction résiduelle
Un objet archéologique en bois présente une activité en 14C égale à 25% de celle d’un bois vivant contemporain (t1/2=5730 ans). Déterminer le nombre de demi-vies écoulées et en déduire l’âge de l’artefact. Calculer en outre le nombre de demi-vies nécessaires pour que l’activité tombe sous 0,1% (1/1000) de sa valeur initiale.
Solution
Fraction résiduelle : N/N0=0,25=(1/2)2, donc exactement n=2 demi-vies se sont écoulées.
Âge de l’objet : t=2×5730=11460 ans (environ 11,5 millénaires).
Pour une fraction de 1/1000 : (1/2)n=10−3⟹n=ln2ln1000≈0,693156,9078≈9,97 demi-vies (environ 10 demi-vies, soit ≈57100 ans).
Exemple: Activité d’un échantillon d’un microgramme d’iode 131
Un flacon de produit radiopharmaceutique sans entraîneur renferme 1,0μg d’iode 131 pur (X53131X2532131I, masse molaire M≈130,9 g/mol, t1/2=8,02 jours). Calculer la constante radioactive λ en s−1, le nombre total de noyaux N, et l’activité initiale en becquerels (Bq) et en gigabecquerels (GBq).
Solution
Demi-vie en secondes : t1/2=8,02×86400 s≈6,929×105 s.
Constante radioactive : λ=t1/2ln2=6,929×1050,69315≈1,000×10−6 s−1.
Nombre de noyaux : N=130,9 g/mol1,0×10−6 g×6,022×1023 mol−1≈4,60×1015 atomes.
Activité : A=λN=1,000×10−6 s−1×4,60×1015≈4,60×109 Bq=4,60 GBq (environ 124 mCi).
UniversitaireNiveau universitaire : équations de Bateman et équilibres radioactifs
Lorsqu’un père radioactif 1 se désintègre en un fils radioactif 2, la population du fils obéit aux équations différentielles de Bateman. Deux équilibres majeurs apparaissent selon le rapport des demi-vies :
1. Équilibre séculaire : le père a une durée de vie immensément plus longue que le fils (λ1≪λ2, comme X226X22226Ra avec t1/2=1600 ans et X222X22222Rn avec 3,82 jours). Après quelques demi-vies du fils, e−λ2t→0 et l’activité du fils devient strictement égale à celle du père : A2(t)→A1(t).
2. Équilibre transitoire : le père est plus durable que le fils mais sur des échelles comparables (λ1<λ2, illustré par le générateur médical X99X2299Mo→X99mX2299mTc avec 65,94 h contre 6,01 h). L’activité du fils dépasse celle du père pour culminer à tmax=λ2−λ1ln(λ2/λ1)≈22,8 h (environ 23 heures), après quoi les deux décroissent au rythme du père : A2(t)→λ2−λ1λ2A1(t)≈1,10A1(t).
En radiopharmacologie et biophysique, les radionucléides administrés subissent à la fois une décroissance physique et une élimination biologique. La constante effective d’élimination est la somme directe des deux taux (λeff=λphys+λbio), ce qui conduit à la relation harmonique pour la demi-vie effective : Teff1=Tphys1+Tbio1. Si un nucléide se désintègre selon plusieurs voies concurrentes (désintégration branchée de constantes λa et λb), la constante totale vaut λ=λa+λb, et le rapport de branchement pour la voie a est fa=λa/λ.
AvancéPhysique avancée : statistique de Poisson et effet tunnel quantique
Parce que les désintégrations individuelles sont des événements de Poisson indépendants au sein de populations colossales, le comptage de N impulsions porte un écart-type statistique incontournable σ=N, soit une incertitude relative σ/N=1/N. En spectrométrie bas bruit de fond ou en datation radiocarbone paléolithique, l’accumulation de comptes élevés constitue le seul moyen de maîtriser le bruit statistique. De surcroît, les constantes radioactives s’étendent sur plus de vingt ordres de grandeur. En 1928, George Gamow (ainsi que Gurney et Condon) montra que la demi-vie alpha résulte de l’effet tunnel quantique : l’agrégat alpha frappe la barrière coulombienne environ 1021 fois par seconde, où la probabilité exponentielle de traversée P∝exp[−2πη] fonde la loi empirique de Geiger-Nuttall, reliant un gain minime d’énergie cinétique à un effondrement spectaculaire de la demi-vie.